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Ils avaient extrait le cerveau à l’aide de longs crochets, tirant délicatement les tissus à travers les narines pour les déposer dans un petit brasero plein de charbons incandescents. Le cerveau n’était d’aucune importance. Ils utilisèrent alors une seringue d’eau additionnée de vinaigre pour rincer parfaitement la cavité, en asseyant le corps afin que les résidus puissent s’écouler par le nez. Ensuite, ils nettoyèrent méticuleusement le visage avant que les mouches ne s’y installent.
Les organes vitaux – l’estomac, les intestins, les reins et le foie – furent retirés avec soin, et entiers. Les embaumeurs posèrent le corps à plat sur une longue table en bois, et l’un d’eux, le maître, choisit un couteau en silex effilé pour pratiquer une longue incision tout en bas du flanc. De ses mains étroites, il localisa les organes qu’il cherchait puis, au moyen d’un autre couteau fin, les délogea et les enleva. Il les remit à son assistant, qui les déposa sur des plateaux de bronze et les emporta vers une autre table. Là, il les couvrit de sels de natron afin qu’ils sèchent et soient prêts à être insérés dans les quatre vases canopes, qui seraient placés, à la verticale, dans un coffre à la tête du cercueil. Leur lieu de repos éternel.
Quand il eut vidé le corps, le maître embaumeur le rinça entièrement, une première fois avec du vin de palme, une seconde avec une solution de coriandre. Il s’apprêtait à l’enfouir dans du natron, avant de remplir de lin imprégné de myrrhe et de casse les cavités qu’il avait produites ; les narines et les yeux seraient obturés au moyen de lin trempé dans de la résine, et les cheveux apprêtés avec autant de soin qu’à l’occasion d’un mariage royal.
Le maître embaumeur procédait à la toilette de sept corps, à diverses étapes des soixante-dix jours de préparation à l’éternité. La salle ouverte sur deux côtés où il opérait était bondée. Il avait engagé deux assistants supplémentaires pour chasser les mouches, mais il devait prendre sur lui pour ne pas expédier sa tâche, ne pas aller au plus court. Ses clients étaient riches et exigeants, et risquaient d’autant plus de remarquer un travail bâclé. La salle était orientée suivant un axe nord-sud afin que le vent, la traversant en permanence, purifie l’atmosphère ; toutefois, un visiteur n’eût senti que le parfum des épices et des huiles aromatiques qu’il employait. Toute trace d’humidité était enlevée des morts avant que la putréfaction fût survenue.
Il avait fallu une journée entière à Merymosé pour obtenir à Huy la permission de se rendre chez l’embaumeur. Le temps que ses démarches aboutissent, les deux jeunes défuntes que le scribe voulait examiner avaient été rejointes par une troisième. On avait trouvé son corps le matin précédent, près du bassin du petit parc au sud du quartier palatial. Cette fois, Huy alla seul chez l’embaumeur, bouillant de rage à l’idée que sans ce retard la vie d’une jeune fille aurait peut-être été épargnée. Intérieurement, il maudissait aussi l’arrogance du père de la dernière victime. Et, par-dessus tout, il fulminait contre Kenamoun qui, pour des raisons de sécurité, lui avait interdit d’inspecter le lieu du crime lorsque le troisième cadavre avait été découvert et qu’il aurait enfin pu étudier les circonstances de la mort.
Merymosé avait déjà vu le corps et avait été délégué par Kenamoun, dont l’impatience grandissait, auprès des parents de la victime. Le père était général de cavalerie, et la mère, la fille du principal fournisseur en sel de l’armée. Le père n’avait pas requis de Mézai pour monter la garde devant sa maison, arguant du fait qu’il avait des hommes compétents pour cette besogne.
« Elle s’appelait Mertséger, dit l’embaumeur à Huy, qui la contemplait. Elle est affreuse à présent, mais je mettrai des tampons dans ses joues pour leur redonner du volume lorsque j’aurai fini de la dessécher. La perte d’humidité creuse le visage, on croit voir un crâne. Mais je lui rendrai sa beauté. »
La cavité abdominale s’était affaissée de façon impressionnante, une fois vidée de son contenu. L’incision sombre, oblique, qui partait du dessus du vagin semblait un viol plus brutal que tout ce qui avait été infligé à ce corps de son vivant.
« As-tu remarqué quelque chose, une blessure quelconque ?
— Non. Et elle n’avait jamais connu d’homme. La membrane est intacte, dit l’embaumeur en indiquant le vagin d’un geste professionnel. Je n’ai pas besoin de médecin pour le savoir. Veux-tu voir ?
— Non.
— Je recoudrai quand elle aura séché. Nous scellons toutes les ouvertures du corps. C’est une sécurité supplémentaire contre les vers. Quand les mouches ont pondu, il n’y a plus aucun remède, c’est pourquoi nous veillons à ce que cela soit fait le plus vite possible. »
Huy se tourna vers les deux tables voisines. Sur la plus éloignée Iritnéfert était couchée, les bras raides le long du corps comme pour résister à l’attraction du sol. Elle avait la tête en arrière et le menton relevé, les orbites obstruées par de la résine. Un assistant y appliquait délicatement une feuille d’or. L’absence d’yeux privait le visage de tout son caractère, de sa personnalité, de son ultime vestige de vie. Huy espérait que lorsqu’il mourrait, ce serait dans le désert ou sur le Fleuve, afin d’être pris par les vautours ou les crocodiles. Il n’aimait pas l’idée d’être enfermé dans une tombe obscure, même s’il savait que seul son sahou[11] y reposerait.
Il regarda Iritnéfert de plus près.
Rien n’évoquait désormais l’adolescente qu’elle avait été. Le nez desséché, fin et pincé, inspirait pitié. Les joues, attendant également d’être rembourrées, avaient disparu dans les cavités du crâne. Elle ressemblait à une caricature tannée de la femme qu’elle serait devenue dans sa vieillesse.
« Elle paraîtra aussi vivante que nous deux quand on aura comblé et maquillé son visage, insista l’embaumeur pour le rassurer. En temps normal, nous n’aimons pas que les gens voient leur mort à ce stade. C’est mieux pour eux de retrouver l’être aimé tel qu’ils s’en souviennent. »
Huy observa l’homme. Ils étaient à peu près du même âge, mais l’embaumeur semblait plus vieux. Ses mains étaient molles et cireuses à force de lavages répétés. Il était de taille moyenne et avait des traits réguliers – de ceux que l’on oublie instantanément. Son visage mat était encadré par des cheveux d’un noir d’ébène, si parfaitement coupés que l’angle en changeait à peine lorsqu’il bougeait. Il avait une expression de détachement amusé un peu cynique, qui rappela étrangement à Huy celle du jeune roi. On pouvait imaginer Toutankhamon épargnant un homme sur le point d’être exécuté ou ordonnant la mort de milliers de gens sans que le plus petit muscle de son visage tressaille.
« Je veux voir la deuxième, Néferoukhébit », dit énergiquement Huy.
Il était las d’avancer à l’allure d’un escargot. Si progresser supposait d’écraser quelques pieds, tant pis. Merymosé en ferait peut-être les frais, mais si l’on voulait épingler rapidement le maniaque, l’officier devrait sacrifier sa dignité.
L’embaumeur renifla d’un air guindé.
« C’est impossible, comme tu peux le constater. »
De hauts murs de planches entouraient la deuxième table, formant une cuve au fond de laquelle le corps reposait. On y avait versé des sels de natron de manière à le recouvrir complètement.
« Combien de temps cela prendra-t-il ? le questionna Huy avec impatience.
— Tout dépend du climat, de l’époque de l’année, de la taille du corps. Dans le cas présent pas plus de trente jours – quarante au maximum.
— Où en est-on ? »
L’embaumeur consulta les notes inscrites sur un fragment de calcaire fixé au bord de la cuve. Il fit : « Tss-tss ! » et se suça les dents.
« Quelle différence cela ferait-il si tu enlevais ça rien que quelques minutes ? insista Huy. Il est essentiel que je la voie.
— Quoi ! Je te l’ai dit, c’est impossible. Personne n’avait encore suggéré pareille chose. C’est inouï ! »
Voyant l’émotion de l’embaumeur, Huy s’exhorta à la patience.
« J’imagine qu’il est impossible au tout-venant d’entrer ici pour voir ton travail, comme je l’ai fait.
— Tout à fait impossible.
— Et tu sais que si je suis là, c’est parce que je suis investi de l’autorité royale.
— Certes.
— J’ai été investi de cette autorité pour aider à découvrir le meurtrier de ces jeunes filles. »
De toute évidence mal à l’aise, l’embaumeur s’épongea la nuque avec un linge. Ses assistants les regardèrent d’un air faussement absent quand Huy commença à élever la voix. L’embaumeur lui-même le considérait avec nervosité. Ce petit homme trapu, dont les intonations raffinées démentaient son apparence d’ouvrier du Fleuve, semblait capable de faire des dégâts. L’embaumeur mesura mentalement la distance qui le séparait d’une étagère étroite où des couteaux étaient disposés en rangées bien nettes.
« Ce n’est pas seulement à moi que tu feras obstruction en t’opposant à ce que je voie le corps.
— Mais interrompre le processus…
— Rien que quelques minutes ?
— C’est sans précédent. J’ignore quels en seront les effets. Il me faut l’autorisation de la famille.
— Tu l’as, mentit Huy, qui en avait assez.
— Par écrit ? »
Huy avança d’un pas et gronda :
« Doutes-tu de ma parole ? Je suis fonctionnaire à la cour ! »
Toujours dubitatif, l’embaumeur fit signe à ses assistants d’abandonner leurs tâches. Il pensait probablement que, par les temps qui courent, on ne pouvait risquer d’offenser un agent de Horemheb et ainsi finir dans une mine d’émeraudes sur la côte orientale. Unissant leurs forces, les trois hommes enlevèrent les planches qui formaient la cuve et le natron s’écoula en un flot de poudre blanche. Huy remarqua le corps déshydraté d’une musaraigne, sans doute tombée à l’intérieur lorsqu’on avait versé le produit sur Néferoukhébit.
Elle surgit de cette marée blanche telle une sculpture – la première femme, née du roc. L’embaumeur s’affaira à l’épousseter pour la débarrasser des résidus de sels. Les dernières particules étaient humides et dégageaient une faible odeur de moisi, un peu douceâtre. Huy fut surpris que ce ne fût pas plus désagréable.
« Vite ! » dit l’embaumeur.
Huy la regarda, et enleva une dernière trace de natron de son visage.
Déjà les traits s’étaient altérés, l’humidité ayant commencé à quitter la chair, mais en se remémorant Iritnéfert telle qu’il l’avait vue la première fois, il comprit qu’on pût confondre les deux adolescentes. Elles auraient pu être jumelles. Et, réfléchit-il, elles partageaient cette innocence, cette régularité des traits proche de la perfection, avec Mertséger qui reposait deux mètres plus loin dans la patience de la mort, attendant d’être préparée pour les Champs d’Éarrou.
« J’ai besoin de regarder son dos, dit-il après avoir examiné minutieusement le corps durant plusieurs minutes.
— C’est absolument impossible. »
Huy passa outre le refus de l’embaumeur et fit un signe péremptoire aux deux assistants.
« Venez. Elle ne doit pas être bien lourde. »
Le regard des assistants alla de Huy à leur chef, qui acquiesça d’un hochement de tête. En raison de la rigidité des membres la tâche fut plus difficile qu’ils ne l’avaient imaginé, mais en attrapant le corps par la tête et les chevilles ils parvinrent à leurs fins. Huy observa soigneusement le dos de la jeune fille et trouva ce qu’il cherchait. Si Noubenéhem se souvenait de cela, alors au moins il aurait établi de façon certaine laquelle d’entre ces jeunes filles s’était présentée à la Cité des rêves. Et si celui qui l’avait tuée s’était montré là-bas et pouvait être identifié… Eh bien ! Cela serait toujours un progrès.
Il les remercia d’un signe de tête et les hommes la reposèrent sur la table. L’embaumeur les aida à remettre les planches en place, puis se perdit en supputations pour décider s’il fallait balayer et réemployer le natron d’origine ou le remplacer par des sels neufs. Tandis qu’il réfléchissait, Huy fut saisi d’une soudaine inspiration. Il se pencha par-dessus la cuve pour tâter l’estomac et les seins de la victime.
« Que fais-tu ? » s’indigna l’embaumeur.
Huy palpa le dessous des petits seins et les souleva. Sous le gauche, à peine visible, se trouvait une minuscule trace de piqûre. Bien vite, il s’approcha du corps d’Iritnéfert. La peau sous les seins étant ridée et noircie, il était impossible de rien voir. Il repassa devant Néferoukhébit pour s’approcher de la table de Mertséger. Sous son sein gauche, dont la peau pâle commençait à peine à perdre sa fraîcheur, il distingua une minuscule tache rouge foncé, pas plus grosse qu’une puce des sables.
Fort de ce nouvel élément, Huy se hâta de regagner le centre de la capitale, mais il chercha en vain Merymosé. Pensant que le Mézai avait peut-être déposé un message chez lui, il rentra. Toutefois, rien n’indiquait que le capitaine de police fût passé le voir. Il s’apprêtait à repartir pour la Cité des rêves quand une voiture à bras, dont les écrans de lin étaient baissés autour du siège du passager, fit irruption sur la place et s’immobilisa à côté de lui, lui barrant la route.
Sourérê avait déjà meilleure mine, constata Huy, s’efforçant de dissiper les sentiments serviles qui refaisaient encore surface quand il se trouvait en compagnie de son ancien supérieur. On pouvait présumer que celui-ci l’avait fait chercher parce qu’il avait besoin de son aide. Comment expliquer, alors, qu’il donnât l’impression d’accorder une faveur ?
« C’était imprudent d’envoyer une lettre chez moi, dit Huy.
— Ce l’aurait été bien davantage de te rendre visite en personne. Et le jeune garçon que j’ai pris pour messager est illettré, don précieux chez un domestique. »
Huy pinça les lèvres. Il n’avait jamais aimé la façon dont Sourérê se servait des gens, sans vergogne. Et il aimait encore moins la façon dont les gens consentaient à être dupés. Il se souvint de s’en être étonné auprès d’un confrère, des années plus tôt, dans une des cours ensoleillées des Grandes Archives, à Akhet-Aton.
« Je ne supporte pas sa morgue mais j’admire sa force d’âme, et la première accompagne toujours la seconde », avait expliqué sereinement l’autre scribe, renforçant encore l’aversion de Huy.
Pourtant, il avait répondu à l’appel de Sourérê, il avait même accepté, devant l’insistance du messager, de voyager dans la voiture fermée afin d’ignorer leur destination. Ils avaient parcouru une grande distance avant d’arriver devant un long mur anonyme où se trouvait une porte. Le porteur de la lettre, un jeune homme grave et mélancolique dont les sourcils se rejoignaient sur le front, avait conservé un silence sévère tout au long du voyage. Et maintenant, cette pièce obscure.
« Tu ne m’y dis pas ce que tu veux.
— C’eût été stupide, dans une lettre. »
Le ton narquois demeurait, un peu adouci dans les derniers mots. Huy sentit l’avertissement lancé par cet homme qui n’avait aucun pouvoir sur lui, et qu’il pouvait perdre d’un mot à Merymosé. Mais la trahison ne coulait pas dans ses veines. Il parcourut des yeux la pièce misérable où ils se tenaient : basse, exiguë, dotée d’une petite fenêtre avare que la lumière traversait comme en s’excusant. Elle versait sa maigre clarté sur une table en bois brut et deux tabourets. Sur la table étaient posés une cruche d’eau et deux gobelets en bois, ainsi qu’une miche de pain bis et une coupelle de sel. Les murs non peints étaient brunâtres, sans étagère ni ornement. Il n’y avait pas de table au chevet du lit bas, très simple, qui était le seul autre meuble de la pièce dont il occupait un angle.
« Depuis combien de temps vis-tu ici ? demanda Huy.
— Trente jours.
— Et combien de temps resteras-tu ?
— Jusqu’à ce que je sois prêt à partir. Mes préparatifs sont en bonne voie. Mais d’autres affaires réclamaient mon attention.
— Lesquelles ? »
Huy, qui s’efforçait d’ôter toute aspérité à sa voix, regretta immédiatement la brusquerie de sa question, mais Sourérê ne parut pas l’avoir remarquée.
« Simplement le problème des fonds. Même ici, j’ai retrouvé des adeptes restés loyaux à l’Enseignement. Je suis surpris que tu ne les connaisses pas. »
Sourérê avait réussi à se procurer une perruque qui s’élevait haut sur le sommet de son crâne et retombait lourdement sur son dos et ses épaules. La chevelure d’un noir d’ébène était entrelacée d’un mince cordon de fils d’or et d’opales. Il portait une tunique jaune clair qui lui descendait aux genoux, et aux pieds des sandales de cuir ornées de boucles en métal. Celui qui pourvoyait à ses besoins ne manquait pas d’argent, en dépit de la simplicité de ce logis.
« Tu admires ma mise, dit Sourérê en souriant.
— Celui qui te finance est riche.
— Il y a ici des hommes qui se souviennent de moi, qui me doivent des faveurs et ne l’oublient pas. »
Huy se demanda si la communauté qui entretenait Sourérê était non pas celle qui adhérait secrètement à l’Enseignement, mais simplement celle qui partageait ses habitudes sexuelles. La Terre Noire n’avait jamais condamné les hommes et les femmes attirés par ceux de leur sexe, ni ceux qui franchissaient la frontière entre l’un et l’autre ; mais les minorités formaient des cercles fraternels dont les membres s’entraidaient quand ils le pouvaient. Toutefois, donner asile à un prisonnier politique de l’importance de Sourérê passait difficilement pour un simple échange de bons procédés.
« Je m’étonne que tu n’aies pas plus d’ennemis que d’amis dans cette ville.
— Cela t’amuse d’énoncer des évidences ? dit Sourérê, qui sourit à nouveau. Par bonheur, je compte ici beaucoup d’amis fidèles, peut-être plus que tu n’en as. Et aux postes que tu soupçonnerais le moins.
— Tu as plus de chance que la plupart des survivants de la cité de l’Horizon. Plus que moi ou Pahéri, par exemple. »
Les yeux de Sourérê trahirent son trouble sans qu’il pût se contrôler.
« Que sais-tu de Pahéri ?
— Est-il ici ? Ipouky est un homme puissant. Il aurait pu étendre sa protection à son fils.
— Pahéri est mort.
— Qu’en sais-tu ?
— Ne parle pas de lui. Prononcer son nom est une invite au mal.
— Telle n’est pas la conviction de celui qui a foi en Aton.
— Ne parle pas de lui », le conjura Sourérê avec gravité.
Le sujet resta en suspens. La panique de l’ancien nomarque à la mention du nom de son bras droit était une piste vague, mais qu’il faudrait néanmoins explorer.
« Et pourtant, tu vis dans ces conditions-là », observa Huy en montrant la chambre.
Le regard de Sourérê se durcit.
« Oui. C’est nécessaire. N’oublie pas que je me cache. Je ne puis me remettre à vivre comme je le faisais autrefois. »
Il s’interrompit, et, quand il reprit la parole, son ton s’était radouci. C’était comme si deux kas rivalisaient pour le dominer.
« Il y a une autre raison. J’ai besoin de m’aguerrir en vue de mon nouveau destin.
— En vue du désert ? demanda Huy avec circonspection.
— Oui. »
Il vit que Sourérê s’exprimait avec le plus grand sérieux. Il songea une fois encore à l’influence que pouvaient avoir exercée sur ce cœur inflexible les changements survenus dans la capitale du Sud, auxquels l’ancien nomarque était confronté après être resté si longtemps au loin.
« Mais le temps que tu as passé dans les carrières a sûrement endurci ton corps.
— Il est vrai. Toutefois, ma détermination doit elle aussi être disciplinée. Avant ma disgrâce, quand j’étais un homme puissant, j’étais tenté par la viande et le vin, par les douceurs que me valait ma position. Ces choses-là appartiennent au passé. Je suis investi d’une nouvelle mission. »
Sourérê se pencha en avant et, pour la première fois, sa tête fut illuminée par l’étroit rai de lumière qui filtrait par la fenêtre. Son visage était résolu. Il n’y avait pas une trace d’ironie dans son expression, et dans ses yeux Huy discerna une froideur, une distance qu’il n’y avait jamais remarquées auparavant.
« Quelle est cette mission ? demanda-t-il, redoublant de prudence.
— Ramener notre peuple vers l’innocence qui fut la sienne sous l’ancien roi.
— Voilà des propos dangereux. Et avons-nous jamais connu l’innocence véritable ?
— L’arbre a été détruit avant de porter des fruits ! » s’écria Sourérê, se levant à moitié de son siège en agrippant le rebord de la table. Il se maîtrisa vite, néanmoins, et continua plus calmement :
« C’est pourquoi je t’ai demandé de me rejoindre. Tu pourrais m’aider. Tu pourrais être mon lieutenant. »
Cherchant une réponse, Huy garda le silence un peu trop longtemps.
« Tu hésites ? Je pensais que tu étais encore des nôtres !
— Je ne sais que croire. Le Nouvel Enseignement touchait l’élite. Pour le peuple, il n’a produit aucune évolution. À présent, l’Empire du Nord est perdu et la Terre Noire est plongée dans un chaos qu’elle n’avait pas connu depuis Nebphétyrê Amosis, voici deux cents ans !
— Crois-tu que tout cela serait arrivé si Akhenaton n’avait pas été contrecarré ? Sans les machinations de Horemheb… »
Sourérê donna libre cours à sa colère. Par réflexe, Huy regarda autour d’eux comme si l’on pouvait les entendre. Son ancien condisciple avait exprimé d’une voix forte des propos relevant de la sédition. Il n’avait pas le temps de sonder ses propres sentiments mais, quelque part au fond de lui-même, l’ancien scribe pensait qu’il n’avait rien d’un idéaliste. Il lui fallait accepter les choses telles qu’elles étaient, et son travail, si l’on pouvait le qualifier ainsi, consistait à aider des gens contraints comme lui de vivre dans la société existante. L’idée d’aller se perdre dans les déserts du septentrion afin de fonder une colonie religieuse n’avait pour lui aucun attrait, et il commençait à penser que, sous les dehors raffinés de ce retour à la civilisation, les années d’emprisonnement avaient coûté sa raison à Sourérê. Qui étaient ses protecteurs ? s’ils ne connaissaient pas ses plans dans leur intégralité, ils s’exposaient à un grave danger. S’ils les connaissaient, avaient-ils l’intention de suivre Sourérê dans le désert ?
« Quand projettes-tu de partir ?
— Prochainement.
— Quand ? »
Longuement, Sourérê le scruta.
« En dépit de ton apostasie, je ne pense pas que tu me trahiras, dit-il enfin, la bouche tordue en un rictus amer. Peut-être simplement parce que tu n’en auras pas le courage. Mais je vais te faire confiance, car il y a peu de gens avec qui je peux parler comme je te parle à toi. Et il est possible que mes révélations te fassent, encore maintenant, changer d’avis. Ne me déçois pas, Huy. »
Son ton avait encore changé. Cette fois, il s’exprimait tel un père soucieux qui conserve l’espoir en son fils. Le seul moyen d’en savoir plus était de jouer le jeu. Sourérê avait déjà cité assez souvent la préservation de l’innocence comme la pierre angulaire de sa foi pour que l’ancien scribe fît certains rapprochements, encore imprécis, que son cœur était enclin dès leur naissance à rejeter comme trop évidents. Pahéri n’avait-il pas rompu avec son maître parce que celui-ci se montrait moins sévère ?
« Parle », dit-il, feignant la soumission.
Sourérê le scruta encore et, sûr de pouvoir accorder sa confiance et d’avoir trouvé l’auditoire qu’il lui fallait, il commença :
« Pense à notre grande reine, Néfertiti. »
Huy se remémora cette femme magnifique. Les yeux doux, attentifs, intelligents, qui ne trahissaient rien tout en donnant l’impression qu’elle n’avait jamais rien entendu de plus profond que ce que l’on disait. Même le superbe buste qu’on avait fait d’elle ne rendait pas justice à sa beauté radieuse.
« Elle a été emportée trop tôt dans la Barque de la Nuit. »
La reine s’était éteinte à l’âge de vingt-deux ans.
« Sa vie en ce monde a trouvé son accomplissement, dit Huy, répétant la formule consacrée.
— Tu n’as pas le droit de dire cela ! Je la connaissais mieux que quiconque, à part le roi. Je lui étais dévoué, et elle récompensait mon dévouement en m’accordant sa confiance. »
Huy se représenta la tombe abandonnée dans la Vallée, et se demanda si Sourérê y pensait aussi.
« Elle avait donné sept filles au roi, continua Sourérê. Sept filles, pas un seul héritier mâle. Cependant, jamais il n’aspira à prendre une autre Grande Épouse. Il savait que le fruit de leurs reins était conforme à la volonté d’Aton. Sept réceptacles de pureté, destinés à porter leur descendance, à propager l’Enseignement à travers le monde, par-delà la Grande Verte, par-delà les forêts du Sud, jusqu’à l’autre mer. »
Huy le dévisagea. Au-delà de la Grande Verte et des terres septentrionales, on savait que le monde finissait. Il n’y avait rien de plus qu’une côte rocheuse, quelques îles sauvages dispersées.
Quant aux forêts du Sud, personne ne les avait jamais franchies. Là aussi le monde prenait fin.
« Et qu’est-il advenu d’elles ? » poursuivait Sourérê.
La dernière princesse était née trop tôt, trop chétive pour survivre. L’aînée, que le roi son père avait également épousée, avait ensuite pris pour mari Sémenkhkarê, le successeur au trône. La deuxième fille était morte en bas âge. Les cinquième et sixième princesses, encore enfants, étaient pratiquement prisonnières de Horemheb dans le palais royal de la capitale du Sud, tout comme leur tante Nézemmout, sœur cadette de Néfertiti. Et, bien que traitées avec toute la déférence due à leur rang, elles n’étaient jamais autorisées à sortir sans une escorte formée des propres hommes du général.
La quatrième sœur, celle qui avait trouvé l’enfant dans un panier sur la rive du Fleuve et insisté pour l’adopter, avait épousé Bourrabouriash de Babylone et avait depuis longtemps quitté la Terre Noire. Son fils adoptif, Rê-Mosé[12], était officier en second dans l’Armée de la Frontière du Nord.
« L’une d’elles est mariée à notre roi actuel », remarqua Huy d’un ton paisible.
La troisième sœur, Ankhsenaton, avait dès sa plus tendre enfance été donnée en mariage à Toutankhaton. Lorsque celui-ci devint pharaon, ils changèrent de nom en l’honneur de l’ancienne religion. Lui prit celui de Toutankhamon, elle celui d’Ankhsenamon. Amon, l’ancien dieu de la capitale du Sud, son épouse Mout le vautour et leur fils Khonsou, le navigateur lunaire, avaient accompli leur retour triomphal.
« Oui ! Et vois de quelle manière elle honore la mémoire de son père. Il aurait mieux valu qu’elle meure, conclut Sourérê d’un ton âpre.
— Tu ne peux parler ainsi.
— Si ! J’ai été investi de l’autorité pour le faire.
— Par qui ?
— Je vais te le dire, répondit Sourérê en baissant la voix. Par le roi. »
Huy l’observa, ne sachant comment réagir ni même que penser. Sourérê lui rendait son regard avec des yeux candides, amicaux, empreints d’une foi inébranlable. Les yeux d’un fou.
« Quel roi t’en a investi ? demanda Huy avec ménagement, pour ne pas rompre ce dialogue difficile.
— Akhenaton. Tu vois ? Il ne nous a pas abandonnés. Huy, oublie ton cynisme ! Ne retourne pas vers les anciens dieux. »
Le regard de Sourérê n’avait rien perdu de sa conviction. Il était devenu triomphant. Huy restait figé sur son tabouret, le cœur immobile. Il se pouvait que le roi fût revenu. Mais pourquoi à ce moment précis ? Et pourquoi s’était-il manifesté à Sourérê ?
« En es-tu bien sûr ? »
Il perçut toute la banalité de sa question sitôt qu’il l’eut posée, mais elle n’altéra pas l’état d’esprit de Sourérê.
« Aussi sûr que de voir de l’eau dans ce gobelet.
— Comment était-il ?
— Pareil à lui-même, dit Sourérê avec un geste d’impatience. Crois-tu que je n’aie vu que son ba[13] ! Penses-tu que le roi aurait un simple ba ? Une petite chose à plumes, et à tête humaine ? Non, c’était bien lui, dans son corps, les Huit Éléments réunis.
— Où l’as-tu vu ?
— Tu poses trop de questions, petit frère, éluda Sourérê d’un air soudain rusé. Non, maintenant c’est à moi de parler, et à toi d’écouter. »
Résigné, Huy écarta ses paumes ouvertes en signe d’acquiescement, mais tressaillit aussitôt de douleur car Sourérê s’était penché vers lui pour l’empoigner par l’épaule. Sa grande main osseuse avait la force de dix hommes.
« Sa fille l’a déçu, c’est pourquoi elle n’a pas d’enfants. Telle est la première chose qu’il m’a dite. Il est affligé par la décadence de la Terre Noire, survenue si vite après son départ pour les Champs d’Éarrou. Aussi, il ne peut trouver le repos. Il entend constamment la voix de son peuple, qui l’appelle. Et voici qu’il est revenu pour l’aider, par l’intermédiaire des disciples qu’il s’est choisis. »
Sourérê se tut pour juger de l’effet de ses paroles. Huy, assis en silence, espérait que son expression ne laissait rien voir de ses pensées.
« Mon instinct ne m’avait pas trompé, petit frère, continua Sourérê, renouvelant cette appellation affectueuse. Je m’étais écarté du chemin de la vraie justice, j’utilisais les autres à mes propres fins. Je vois désormais combien j’avais tort. Pourtant, quand j’ai dit au roi que, si je n’avais usé de tels procédés, je serais encore dans les carrières de granit et donc incapable d’exécuter ses ordres, il a compris et m’a pardonné. Je crois même qu’il m’a envoyé le tailleur de pierre Khaemhet pour qu’en devenant mon amant, il soit aussi mon libérateur. »
Il garda le silence quelques instants, le regard fixé au loin, avant d’ajouter sans relâcher son étreinte :
« J’avais raison, à propos de la Terre Noire. Sans la force morale du Nouvel Enseignement, elle retombera dans sa corruption d’antan. Imagine, Huy ! Pendant deux mille ans, nous avons vécu dans les ténèbres. La lumière éclatante nous a éblouis pendant à peine dix ans avant d’être éteinte. C’est à nous qu’il incombe de la raviver. Ne m’aideras-tu pas ? » Il se tut à nouveau. Cette fois, il attendait manifestement une réponse.
« Avec joie, répondit Huy. Mais ma place n’est pas dans le désert. Il y a sûrement une part de l’œuvre à accomplir ici.
— Les capitales sont maudites. En particulier cette capitale du Sud, le siège de… – je puis à peine me résoudre à proférer son nom – … Amon, le Faux Dieu, le Simulateur. Nous sommes ici dans la cité des rêves, mon ami, la cité des rêves chimériques. Or sans la Lumière Véritable, la Terre Noire est condamnée.
— Le roi t’a dit tout cela ? »
Huy se sentait transi. Au-dehors, le soleil brillait encore, mais à l’approche du soir il perdait de son éclat et la pièce s’assombrissait. Il y faisait froid. Huy vit un lézard filer furtivement le long de la jointure entre le mur et le plafond, et disparaître dans une crevasse.
À son profond soulagement, Sourérê libéra son épaule, où palpitait une douleur lancinante. Huy aurait aimé se masser, mais l’application de balanos[14] pour soigner le bleu qui y apparaîtrait attendrait à plus tard.
« Je lui ai offert mes pensées. Je lui ai ouvert mon cœur, et il m’a donné sa bénédiction.
— T’a-t-il donné des… ordres ? »
Pendant quelques secondes, Sourérê parut troublé, puis son visage s’éclaira.
« Il le fera en temps et heure.
— Où te les communiquera-t-il ? Dans le désert ?
— S’il le choisit. Mon plan lui agrée.
— Je suppose que tu as rassemblé des disciples ?
— Je fonderai ma communauté. Alors, ils viendront. Le roi m’assistera, répondit Sourérê d’un air serein.
— J’ai une dernière question.
— Parle.
— Pourquoi as-tu quitté ma maison ? Savais-tu que les Mézai viendraient ? »
Sourérê esquissa un sourire.
« Sur ce point, je n’avais pas besoin d’être guidé par le roi. Je m’attendais à leur venue, tôt ou tard. Je les ai vus observer ta demeure et je me suis éclipsé par-derrière. La prison enseigne la ruse. »
La même voiture à bras reconduisit Huy vers la cité. Comme à l’aller, il n’eut pas l’occasion d’apercevoir l’extérieur, mais il devina au grand nombre de virages et de tournants qu’ils empruntaient délibérément un itinéraire tortueux. Comme à l’aller, il fut accompagné du messager taciturne. Quand le véhicule fit halte, ce ne fut pas devant sa porte mais sur les quais déserts.
Huy comprenait bien pourquoi on l’avait fait descendre en ces lieux, où des voies nombreuses convergeaient des différentes parties de la cité. Il devinait aussi qu’on avait sous-estimé sa connaissance du dédale de ruelles qui formait le quartier du port. Il ne doutait pas de pouvoir suivre la voiture à bras, quel que fût son chemin, même en cette heure tardive où la nuit tombante créait des rues d’ombre là où en réalité il n’y avait rien, et où l’œil jouait des tours au cœur.
Le messager fut si prompt que Huy vit à peine la massue fendre l’air en direction de sa gorge. Le coup le saisit de plein fouet et l’envoya rouler dans la poussière, aveuglé, le souffle coupé. Crachant, battant des pieds et des mains pour retrouver prise sur le sol et se relever, il entendit le craquement précipité des roues et les petits pas rapides du haleur qui s’enfonçait dans l’obscurité.
Lorsqu’il se redressa, la place était déserte. De toute évidence, la prudence de Sourérê l’emportait encore sur sa folie.
Huy avait envie de prendre un bain pour se délasser et remettre un peu d’ordre dans ses pensées. Il lui semblait que plusieurs jours avaient passé depuis qu’il avait vu les corps, dans leur simulacre de repos, chez l’embaumeur ce matin-là. En ce qui concernait Sourérê, Huy s’était depuis longtemps rendu à l’idée qu’il avait quitté la capitale du Sud. Découvrir qu’il y vivait encore, que son cœur avait trouvé le temps, dans la cellule sinistre qu’il habitait, de se retrancher derrière ses obsessions et de se croire en contact avec le spectre du roi défunt, était une complication dont Huy se serait fort bien passé. Il ne pouvait admettre que Sourérê fût impliqué dans le meurtre des adolescentes. À moins peut-être – pensée terrible – qu’il s’y refusât car alors il aurait lui-même, en toute innocence, eu une part dans leur mort.
Restait à savoir s’il parlerait à Merymosé de sa rencontre avec Sourérê. S’il était capturé, l’ancien nomarque subirait le châtiment le plus cruel prescrit sur la Terre Noire : le pal. Quels que fussent leurs différends, Huy pouvait-il assumer la responsabilité de l’envoyer à un sort si effroyable ? Il se félicita de ne pas connaître l’emplacement de sa cachette.
Il rentra chez lui. N’y trouvant toujours aucun message, il se força à ressortir et prit le chemin de la Cité des rêves. Il interrogerait Noubenéhem relativement à la découverte qu’il avait faite ce matin-là. Si un résultat positif ressortait de ses questions, il aurait un nouvel élément à exposer au policier, en plus de la méthode employée pour assassiner les victimes.
Mais tandis qu’il marchait, sa conviction se renforçait qu’il serait également obligé de lui parler de Sourérê. Merymosé le croirait-il, quand il lui dirait qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où il se cachait ?
« Es-tu ici pour affaires ou pour le plaisir ? »
Noubenéhem le regardait sévèrement du divan où elle passait sa vie. Ses bourrelets foncés se répandaient sur le dossier et la banquette du petit sofa qui, plus que jamais, semblait faire partie intégrante de sa personne.
« Pour affaires.
— Je vois. Pas les miennes, donc. Mon affaire, c’est ton plaisir. Tu ferais bien d’en prendre un peu ! Tu n’as guère consacré de temps à Kafy la dernière fois que tu es venu ici.
— Comment se porte-t-elle ? »
Noubenéhem se renfrogna.
« Elle est partie.
— Pourquoi ? s’étonna Huy.
— Ça ne te regarde pas.
— J’ai remarqué qu’elle avait d’énormes ecchymoses. Est-elle partie à cause d’un client qu’elle n’aimait pas ?
— Je t’ai déjà dit que ça ne te regarde pas.
— Où est-elle allée ?
— Tu t’inquiètes pour de bon, pas vrai ? Ne t’en fais pas, va. Elle est retournée dans son village, près de Saqqarah. Mais pas pour toujours. On ne l’a pas assassinée comme ces riches poulettes sur qui toute la ville se répand en commérages. »
Huy ressentit un vide à l’estomac. Kafy lui importait plus qu’il n’aurait cru, s’agissant d’une femme dont l’intérêt envers lui n’allait pas plus loin que sa bourse.
Avec humeur, Noubenéhem saisit sa cruche d’alcool en rotant. L’atmosphère sentait le renfermé.
« Alors, qu’est-ce que tu veux ? Si tu désires seulement parler, tu trouveras un tas d’autres endroits pour ça. Les abeilles ne font pas leur miel en bavardant.
— Je voulais te poser quelques questions au sujet de Néfi.
— Lesquelles ? demanda-t-elle, une lueur rusée dans les yeux.
— Est-elle revenue ?
— Non. Tiens ! Je croyais que tu l’avais trouvée.
— Je l’ai perdue. »
Apparemment, les commérages n’avaient pas révélé l’identité des victimes. Noubenéhem se détendit.
« Ce ne sont pas les filles qui manquent, en dehors d’elle et de Kafy. Je pourrais même me charger de toi.
— Mais oui. Et la verge de Min est devenue molle.
— Tu ne devrais pas parler des dieux comme ça ! dit-elle en émettant un petit rire sec.
— À propos de Néfi, reprit Huy avec circonspection.
— Je ne l’ai pas revue.
— Je me demandais s’il n’y avait pas dans son apparence un détail dont tu te souviendrais.
— Telle que tu me l’as décrite, c’était bien elle. Une petite coquine, l’innocence même et la rondeur de l’enfance. Mais tu aurais dû entendre son langage ! Je te le dis, même moi, elle m’a choquée.
— Elle était jolie, n’est-ce pas ?
— Des petites lèvres rondes. Une petite langue effrontée. Ça donne à un homme le meilleur plaisir qu’il aura de ce côté-ci des Champs d’Éarrou.
— Dommage que tu ne l’aies jamais vue toute nue.
— Où veux-tu en venir, Huy ? dit Noubenéhem, à nouveau méfiante. Bien sûr que je l’ai vue toute nue, puisqu’elle voulait bosser ici.
— Quelqu’un d’autre l’a-t-il vue ?
— Un ou deux clients. Ils ont sifflé. Je leur ai dit qu’elle n’était pas encore sur le marché.
— Tu n’as jamais su le nom de sa famille ?
— Non.
— Une chose dont je me souviendrai toujours, c’est de ce petit chat tatoué juste au-dessus de son nombril. »
Noubenéhem se ferma comme une huître dans sa coquille.
« On ne parle pas de la même fille.
— Ah ?
— Néfi portait bien un tatouage – elles en ont toutes –, mais ce n’était pas un chat, et pas du tout près du nombril. C’était un scorpion à l’omoplate.
— Oh ! fit Huy, certain désormais de l’identité de Néfi. Ça ne devait pas être la même, alors. »
Il se tourna pour partir mais s’arrêta devant la porte.
« Comment Kafy a-t-elle eu ces bleus ?
— Je t’ai dit…
— Je sais. Ça ne me regarde pas. Mais j’ai des amis dans la police, à présent. Merymosé. Tu as entendu parler de lui ? Je pourrais te faire mettre la clef sous la porte. Qui était le client que j’ai vu ici ? L’homme richement vêtu, qui a payé un supplément ? »
Noubenéhem, suant à grosses gouttes, se leva à moitié.
« N’appelle pas, lui dit-il. Cela ne ferait que compliquer les choses. Qui était-ce ? »
La Nubienne restait silencieuse, une lueur apeurée au fond des yeux.
« Tu as monté un spectacle à son intention, c’est ça ? Un petit spectacle très particulier. Avec Kafy. C’est ainsi qu’elle a eu ces ecchymoses. Et c’est pour cette raison qu’elle est partie. Elle en avait assez. Mais ta licence ne te permet pas de diriger ce genre de bordel. Allons, qui était cet homme ?
— Ne me crée pas de problème, Huy. Cela fait longtemps que nous nous connaissons.
— Qui était-ce ?
— Tu peux avoir la fille que tu veux, gratis.
— Qui était-ce ? »
Elle écarta ses paumes ouvertes mais le toisa d’un air de défi.
« Ça va ! Il était du quartier du palais. Je ne sais pas pourquoi il a décidé de venir ici. L’envie leur en prend, de temps en temps. Il a payé un bon prix. Tu as raison, les choses ont dégénéré.
— Son nom.
— Il ne l’a pas donné. »
Mentait-elle, ou disait-elle vrai ? Lisant dans ses pensées, elle ajouta :
« Même si je le connaissais, je ne te le dirais pas, et tu fréquentes peut-être assez de beau linge pour fermer mon établissement, mais Merymosé lui-même ne pourrait frapper aussi haut.
— Qu’a-t-il fait à Kafy ?
— Rien ! cracha-t-elle. Il s’est contenté de regarder. »